Programme d'aide à la recherche liée à la religion et au spirituel

Gérard Dion (1912-1990)

GÉRARD DION s'est révélé un homme chaleureux, un universitaire d'envergure internationale, un chrétien convaincu, un prêtre assoiffé de justice sociale et préoccupé des pauvres. Ses paroissiens du dimanche à Sainte-Foy ont côtoyé un témoin de l’Évangile, ses amis un compagnon de route fidèle, les universitaires et les praticiens de relations industrielles le bâtisseur des relations du travail au Canada. Avec cinq ou six autres Canadiens, il est celui qui a établi chez nous, tant dans la pratique que dans la vie universitaire, le champ d'étude des relations industrielles. Les nombreux titres et honneurs qu'il a reçus en témoignent éloquemment: officier de l'Ordre du Canada et du Québec, boursier Killam, récipiendaire de cinq doctorats honorifiques et de la médaille Dawson de la Société royale du Canada.

Gérard Dion est né le 5 décembre 1912 à Sainte-Cécile de Whitton, dans le comté de Frontenac, près de la frontière du Maine. Comme son père était chef de gare, il a passé son enfance dans une demi-douzaine de petites villes de la Beauce, avec ses parents, son frère et ses huit soeurs. La famille a toujours été pour lui source de vitalité et de joie. Il avait fondé l'Association des Dion d'Amérique dont il était le président inlassable.

Gérard Dion fit ses études classiques au Collège de Lévis; il y obtint son baccalauréat ès arts en 1935. Ordonné prêtre en 1939, il enseigne un an au Collège de Lévis; l'année suivante, il est vicaire à Sillery. En 1941, il s'inscrit à la toute nouvelle École des Sciences sociales de l'Université Laval; il y obtient la maîtrise en sciences sociales en 1943. Pendant cette même période, il poursuit des études en relations industrielles aux États-Unis et à l'université Queen's à Kingston, Ontario.

La carrière universitaire de Gérard Dion s'est déroulée à l'Université Laval, de 1944 à 1990. Il a formé des centaines sinon des milliers d'étudiants. Il partageait avec eux non seulement la science mais son idéal, sa conception d'une société juste et démocratique. Il leur inculquait les méthodes d'analyse essentielles à une compréhension adéquate de la réalité sociale. Son oeuvre d'éducation est fondamentale. Bien plus, les quelques centaines d'universitaires canadiens engagés dans l'enseignement et la recherche en relations industrielles sont tributaires de l'activité de Gérard Dion, parce qu'il a joué un rôle majeur dans leur formation à tous, par la revue Relations industrielles qu'il a fondée, l'Association qu'il a établie et son oeuvre magistrale, l’œuvre de sa vie, le Dictionnaire canadien des relations du travail. Publié par les Presses de l'Université Laval, d'abord en 1976, l'ouvrage a été repris de fond en comble par Gérard Dion lui-même et augmenté considérablement dans une deuxième édition en 1986. Cette seconde édition contient au-delà de 3000 termes, minutieusement définis, avec leurs synonymes et leurs équivalents anglais.

Les grandes réalisations universitaires n'ont pas rempli la vie de Gérard Dion, loin de là. Il a été, en même temps, à des degrés divers selon les époques, un homme d'action omniprésent. Gérard Dion a été aumônier de syndicats et d'associations patronales. Il a été un des membres particulièrement actifs d'un groupe qui fut très important dans les années 1940 à 1960, la Commission sacerdotale d'études sociales. La. Commission servait de groupe-conseil aux évêques du Québec. Gérard Dion était le conseiller personnel à la fois des hommes d'Église et des hommes d'État. Il était particulièrement conscient des objectifs et des responsabilités propres à chacun de ces deux pouvoirs, et ses opinions en tenaient compte explicitement. Dans les années 1950, il a dirigé une autre revue, moins connue du grand public, Perspectives sociales, destinée principalement au clergé du Québec, d'où son sous-titre, peut-être aussi connu que son titre Ad usum sacerdotum.

C'est dans cette dernière publication que Gérard Dion et quelques collègues, épris des mêmes idéaux de justice sociale et de démocratie, ont publié leurs tranquilles critiques des moeurs électorales de cette époque. Le conflit entre le Premier ministre Maurice Duplessis et l'École des sciences sociales de l'Université Laval était bien connu à ce moment. Compte tenu de la division qui existait à l'intérieur du clergé et même entre les évêques, il fallait du courage pour publier, comme il l'a fait en 1956, l'article intitulé «L'immoralité politique dans la province de Québec». Cet article, il allait le reprendre en 1960 dans une brochure sous le titre Le chrétien et les élections. L'année suivante, il reprenait les mêmes thèmes dans Le chrétien en démocratie. Après avoir ainsi secoué l'opinion publique en la matière, voyant la révolution tranquille prendre son essor, Gérard Dion retourne au monde des relations industrielles. En relisant ses textes, trente ans plus tard, on admire le courage et la perspicacité de leur auteur. Plusieurs pages s'avèrent encore appropriées de nos jours; il suffirait de changer quelques noms et quelques titres, et les mêmes observations s'appliqueraient tout aussi bien. Gérard Dion avait le don d'aller au fond des choses.

Deux traits de caractère résument la personnalité de Gérard Dion. Le premier est sa droiture. Gérard Dion était un homme droit, moralement et intellectuellement. Gérard Dion était fidèle à ses amis, davantage encore à ses principes.

Le second trait de caractère, qui explique le dynamisme et les innombrables réalisations de Gérard Dion, tient dans une phrase qu'il aimait répéter, surtout dans les dernières années de sa vie: «J'ai toujours été, je suis toujours un homme heureux». Sa joie de vivre lui venait d'abord de ses incomparables liens familiaux, des amitiés chaleureuses qu'il entretenait soigneusement mais surtout de sa foi chrétienne à toute épreuve. Au cours des dernières années de sa vie, Gérard Dion a profondément souffert. Il a souffert d'amitiés trahies, de la bureaucratie académique et gouvernementale, et de toutes les injustices qui peuvent en découler. C'est dans sa foi chrétienne et dans sa vie sacerdotale qu'il a puisé la force de continuer à dire, jusqu'au bout: «Je suis un homme heureux». Il n'avait jamais eu peur dans les longues batailles de sa carrière, rien ne laisse croire qu'il ait eu peur dans les derniers moments de sa vie. Mais à ses proches il laissait occasionnellement entrevoir quelques douleurs qu'il ressentait vivement au plus profond de lui-même.

Aux étudiants de relations industrielles qui, en février 1990, lui demandaient de leur dire le rôle de sa foi chrétienne dans les responsabilités sociales qu'il avait assumées, il a livré une sorte de testament spirituel. Au cours de ses funérailles, le Cardinal Vachon a cité ces mots lumineux de ce texte: «La foi apporte une réponse aux questions les plus vitales que l'humanité se pose depuis ses origines». Dans la lucidité qui a toujours caractérisé ses analyses, il rappelait aux étudiants qu'il fallait autant éviter d'entretenir des inquiétudes malsaines que de susciter de fausses espérances, qu'il ne fallait jamais fomenter la haine sous prétexte de développer la solidarité. Sous certains aspects, il reprenait les idées fondamentales du Chrétien et les élections. Le dernier adieu que lui ont donné ses amis - tous ses amis, ceux de l'Université comme les paroissiens de son ministère dominical - était empreint de la plus grande simplicité : lui qui avait conseillé tous les grands de ce monde se retrouvait, dans cette dernière rencontre, entouré de ses amis fidèles, qui n'étaient plus ni des universitaires, ni des dignitaires de quelque sorte que ce soit, mais tout simplement les amis d'un homme droit, sincère et chaleureux.

Suzanne Clavette,
Gérard Dion, artisan de la Révolution tranquille